Quand mon doigt par mégarde... - Fragments d'un discours amoureux [Barthes]

"Par mégarde, le doigt de Werther touche le doigt de Charlotte, leurs pieds, sous la table, se rencontrent. Werther pourrait s'abstraire du sens de ces hasards ; il pourrait se concentrer corporellement sur ces faibles zones de contact, et jouir de ce morceau de doigt ou de pied inerte, d'une façon fétichiste, sans s'inquiéter de la réponse (comme Dieu - c'est son étymologie -, le Fétiche ne répond pas). Mais précisément : Werther n'est pas pervers, il est amoureux : il crée du sens, toujours, partout, de rien, et c'est le sens qui le fait frissonner : il est dans le brasier du sens. Tout contact, pour l'amoureux, pose la question de la réponse : il est demandé à la peau de répondre."

Roland Barthes,
Fragments d'un discours amoureux,
"Quand mon doigt par mégarde..."
Oeuvres complètes, V, p. 97